26 novembre 2013

La maîtresse du curé: le procès


Reine Freppaz, appelée familièrement Marie, était décédée le 12 décembre 1886, alors âgée de 20 ans. Elle avait été trouvée morte dans le lit du curé de la commune, l'abbé Trouilloud, 47 ans. Marie fut inhumée à La Chapelle-de-la-Tour.
 
Le prêtre infanticide
 
Dans tout le voisinage on ne parlait plus que d'une chose: l'abbé Trouilloud, qui aurait été l'amant intime de la jeune fille, l'aurait empoisonnée. Face à ces rumeurs publiques une enquête fut ouverte et le corps exhumé du cimetière. Les médecins attribuèrent la mort à un empoisonnement au chlorate de potassium. Lors de l'autopsie effectuée par les docteurs Lacassagne et Crolas, on découvrit des détails troublant: des piqûres de sangsues près des seins ainsi que l'état de grossesse de la jeune fille. Marie Freppaz était enceinte de quatre ou cinq mois lors de son décès.
 
On entendit des témoins qui tous accusaient le curé. Le 24 mars 1887, l'abbé Trouilloud fut arrêté par les gendarmes de La Tour-du-Pin et conduit à la maison d'arrêt de Bourgoin. Le 16 mai il fut conduit à la prison de Grenoble, en l'attente de son procès.
 
 
L'affaire débuta aux cours d'assises de l'Isère le 1er juin 1887. Les journaux qui relatèrent l'affaire le décrivent comme "un homme de taille moyenne, brun, à la physionomie intelligente et qui s'exprime avec une grande facilité, mais qui est fier et même arrogant". Durant le procès, suivi par une foule nombreuse, on rappela la réputation que s'était forgé l'abbé Trouilloud: libertin, buveur et coureur de jupons.
 
La fille cachée du curé !
 
Il avait été le sujet d'un précédent scandale: à La Sône dès 1874, alors qu'il desservait l'église du village, il avait eu une aventure avec la jeune Philomène Ferrieux, âgée de 17 ans. Celle-ci épousa le 16 juin de l'année suivante, Aimé Trouilloud, le propre frère de l'abbé, fraîchement revenu de son service militaire. Les époux s'installèrent à Bilieu, berceau de la famille et moins de quatre mois après leurs noces, Philomène donnait naissance à une fille, le 11 octobre 1875.
 
Acte de naissance de Marie-Emilie Trouilloud, fille d'Aimé Trouilloud (?), 11 octobre 1875

 
Trois jours d'audiences! 
 
Lors de son interrogatoire, on questionna l'abbé sur des lettres qu'il échangea avec son frère pour le remercier d'avoir épouser la jeune fille enceinte. On retrouva un courrier de Philomène adressé au prêtre et lui demandant la somme de 50 francs pour nourrir leur fille. Un autre courrier envoyé par son frère Aimé disait: « Allons, envoie-nous ces 50 francs et ne garde plus rigueur à cette pauvre Philomène, qui t'a tant aimé et qui t'a tant pardonné », ce à quoi l'abbé répondit aux jurés « C'est du chantage dont j'ai été victime! ».
 
Le tribunal enchaîna ensuite à propos de son aventure avec Marie Freppaz:
— Vous passiez, à La Chapelle, pour être l'amant de la mère et de la fille Freppaz. Les lettres de cette dernière contenaient des passages ardents.
Le curé répondit en rigolant:
— Ce sont des lettres d'affaires!
— On l'a vue sortir souvent de chez vous. On a trouvé des lettres dans lesquelles vous l'appeliez « ma petite chérie ». Un jour que vous l'aviez fait asseoir sur vos genoux, ne vous a t-elle pas dit, en vous passant la main sur la nuque « Vous êtes bien passionné! ». Elle faisait ainsi allusion à une bosse que vous aviez derrière la tête?
— C'est une formule!
— Que s'est t-il passé dans la nuit du 10 décembre?
— Il faisait un temps horrible, je lui avais donné la chambre à côté de la mienne. Le matin, quand elle se leva, elle était blanche presque blafarde. Je vaquais à mes affaires, je prêchais et officiais. Si j'avais commis le crime que l'on m'impute, je n'aurais pas réellement dit la messe! Après la messe, quand je rentrais à la cure, je trouvais Marie Freppaz la tête cachée presque dans mes draps. Elle était étendue. Je regardai ce qu'elle avait et quand je la vis inerte, les yeux blancs, le noir caché, je pris deux rouleaux de flanelle que je fis chauffer et je la frottai aussi vigoureusement que la culotté d'un vieux gendarme. Tels sont les faits dont j'ai été témoin bien malgré moi.
 
 
Les audiences continuèrent le 2 juin 1887. De nombreux témoins furent entendus, parmi lesquels le père et la mère de Marie Freppaz ainsi que monsieur Florence, docteur à la Faculté de Lyon, qui confirma que la mort de Marie était due à l'absorption d'une grande quantité de chlorate de potassium. Les témoins de la défense, eux, présentent l'abbé Trouilloud comme un saint, ne se souviennent de rien et n'ont rien vu ou entendu.

 
Le 3 juin, dernier jour des audiences, Marguerite Roux qui avait été domestique de monsieur Trouilloud, fit une déposition accablante. Elle avait remarqué que le curé batifolait aussi bien avec la mère qu'avec la fille Freppaz. Celui-ci se permettait des familiarités et leur tenait des propos indécents. Madame Freppaz se défendit en avançant que Marguerite Roux était simplement jalouse de ne pas avoir connu la couche du prêtre! Quant à monsieur Freppaz, il resta silencieux durant tout le procès. Enfin, monsieur Hugonnard témoigne qu'il a vu le curé et Marie Freppaz s'embrasser, le maire de La Chapelle et monsieur Anselme témoignent eux, que l'accusé était un buveur et qu'il fallait souvent le porter tellement qu'il était saoul.
 
 


Verdict et condamnation
 
Les témoins de la défense, qui présentaient le curé comme un saint homme, ne suffirent pas à contrer les charges qui pesaient contre lui. Le jury donna son verdict le 3 juin 1887 au soir: il était affirmatif mais avec des circonstances atténuantes. Le curé fut accusé d'avoir guidé Marie Freppaz, sa maîtresse, afin d'avorter. Avortement qui conduisit au décès de la jeune fille. La cour condamna l'abbé Trouilloud à trois ans d'emprisonnement et au paiement des frais du procès. Lorsque le verdict fut prononcé, la foule qui assistait au procès applaudit. L'abbé Trouilloud quitta la salle en étant hué du public.


Sources:
- Etat-civil de Bilieu, La Chapelle-de-la-Tour, La Sône
- La Lanterne, Paris 1887, éditions des 26 mars, 6 avril, 22 mai, 4 et 5 juin http://gallica.bnf.fr/
- Fond iconographique de Geneanet, Cartes postales http://www.geneanet.org/

4 commentaires:

  1. Oh, les saints hommes : l'abbé Trouillaud est aussi "sulfureux" que mon vicaire auvergnat !
    Merci pour le partage.

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    1. En effet et comme vous le dites si bien, même eux ne sont que des hommes :)

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  2. J'ai bien fait de fouiller un peu dans les pages de ce blog.., waouh quelle histoire!

    Merci de nous avoir fait connaître cet étrange personnage :)

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    1. et merci pour votre visite et vos commentaires :):)

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